Infos Togo Interview sur l’anniversaire du 05 octobre

Me Jean Yaovi Dégli : « Le Togo n’est pas encore dans une démocratie et dans un Etat de droit »

Publié le dimanche 28 octobre 2012, par foli fafa

Me Jean DEGLI, considéré au début de la lutte démocratique au Togo comme la fine fleur indéniable, combative et vigoureuse. Il a été tour à tour, Vice-président de l’ATLP (Association Togolaise pour la Liberté de la Presse), membre de la LTDH (Ligue Togolaise des Droits de l’Homme), Président de l’ATLT (Association Togolaise de Lutte contre la Torture), SG du CATR (Comité d’Action contre la Torture et le Racisme) et SGA de l’APED (Association pour la Promotion de l’Etat de Droit), rapporteur à la Conférence nationale souveraine. A l’occasion de la célébration du 22ème anniversaire du soulèvement populaire du 5 octobre 1990 au Togo, dont il est l’un des maillons incontestable, nous avons approché le plus jeune ministre du gouvernement de transition de Me Kokou Koffigoh, qui nous a accordé une interview. Dans cette interview accordée à nos confrères de Forum de la Semaine, Me Jean DEGLI, sans langue de bois, a parlé de font en comble, des tenants et des aboutissants du mouvement du 5 octobre 1990, du régime-RPT, le bilan de 22 ans de lutte démocratique au Togo, de la Constitution togolaise, du régime politique adapté au Togo, les causes de l’échec de la réussite de la lutte démocratique, les derniers développements de l’actualité politique dans notre pays… Lisez plutôt.

22 ans après le début de la lutte démocratique au Togo, les rues continuent toujours par subir la loi des semelles. Des marches par ici, des sit-in par là. Comment peut-on expliquer cette situation ?

C’est tout à fait normal puisque comme je viens de le dire, la plupart des revendications, notamment en ce qui concerne un véritable Etat de droit et la vraie démocratie n’ont malheureusement pas trouvé satisfaction. Le Togo n’est pas encore dans une démocratie et dans un Etat de droit. Les Togolais sont restés sur leurs fins pendant que les peuples voisins tels le Bénin et le Ghana vivent pleinement le rêve caressé ensemble au début des années 90.

La résolution de la crise sociopolitique au Togo passe par la rue ou par le dialogue ?

Elle passe par les deux. Il faut la rue pour revendiquer et faire pression sur le pouvoir et la table de négociation pour discuter et trouver des solutions idoines. C’est toujours comme cela que l’on procède quand on n’a pas d’autres solutions et surtout quand on n’a pas la force armée avec soi pour renverser un régime par la force. Ceux qui ne savent pas manier ces deux armes de façon habile réussissent rarement ou réussissent difficilement dans leurs revendications. On ne peut faire des revendications et en même temps refuser le dialogue. Bien sûr, il faut créer des rapports de force de façon à faire plier l’adversaire et l’obliger à respecter les résultats du dialogue. Dans tous les cas, même en cas de guerre ou si on réussit à renverser un régime par la force, à un moment donné ont est obligé de s’asseoir pour discuter et mettre en place des solutions acceptables par tous ou au moins par la majorité. C’est cela la dure réalité.

Aujourd’hui, une partie de l’opposition Togolaise exige l’alternance au pouvoir en 2015 en demandant l’application de la limitation du mandat présidentiel avec effet immédiat. Ceci dit, l’actuel Président de la République, Faure GNASSINGBE ne doit plus se présenter pour un 3ème mandat en 2015. Vous, politiste-juriste, est-ce que cette réclamation pourrait aboutir à un résultat positif ?
Je ne le pense pas. Et sauf miracle, ou renversement du pouvoir par la force, on n’aura pas ce cadeau rêvé de la part du régime en place.
Mais mieux, je dirai que nous ne savons pas faire des analyses ou lire les événements. En 2007 lorsque j’ai publié mon livre Togo : A quand l’Alternance politique ?, je disais dans ses lignes que Faure Gnassingbé va faire un certain nombre de mandats dans le cadre de la Constitution tripatouillé et qui contient la non-limitation de mandats et après cela, il va accepter la limitation des mandats à deux, mais à condition que cela ne s’applique pas à ses précédents mandats qui vont être ainsi passés par pertes et profits. Personne n’a voulu prendre cela au sérieux. Malheureusement, c’est exactement la situation que nous avons aujourd’hui. Si cette analyse avait été prise pour ce qu’elle doit être, n’aurions-nous pas pu parer à cette stratégie en commençant plus tôt à exiger et à obtenir la modification de la Constitution en ce sens ? Je laisse la réponse à chacun.

L’une des questions qui fait le débat dans la scène politique au Togo, C’est celle du régime présidentiel. Quel régime politique faut-il pour le Togo ? Et pourquoi ?

En dehors de la dictature que nous réprouvons tous, aucun régime démocratique n’est bon ou mauvais. Il y a uniquement des régimes qui sont plus adaptés aux mœurs ou us et coutumes et à l’évolution d’un pays plus que les autres. Mais si les hommes et les femmes qui vont mettre en œuvre ce régime démocratique ne se montrent pas à la hauteur, le régime a beau être bon, la situation politique ne sera pas reluisante.

En ce qui concerne le régime que je proposerai pour le Togo, bien que je sois de ceux qui en 1991 à la Conférence Nationale ont souhaité le régime semi présidentiel à la française parce que c’est ce que nous connaissions le mieux, je me positionne aujourd’hui pour le régime présidentiel cela existe aux Etats Unis, et comme pour les Béninois, les Ghanéens, les Nigérians. Bien évidemment, c’est un régime présidentiel que je souhaite bien dosé pour que les pouvoirs soient bien équilibrés et que les garde-fous soient solides. Bien évidemment, on ne peut exposer les arcanes de ce régime dans ces lignes ici. Ce serait fastidieux. J’ai détaillé ma proposition et ses raisons dans des analyses que j’ai faites à l’occasion du 50ème anniversaire de notre indépendance et le texte sont postées sur le site Togocity.com.

Tout dernièrement l’article 150 de la constitution togolaise a fait diverses interprétations, en parlant de la désobéissance civique. Ayant participé à la rédaction de constitution, quelle interprétation faites-vous de cet article ?

L’article 150 ne peut recevoir application que dans certaines conditions. Le texte dit ceci : « En cas de coup d’Etat, ou de coup de force quelconque, tout membre du gouvernement ou de l’Assemblée nationale a le droit et le devoir de faire appel à tous les moyens pour rétablir la légitimité constitutionnelle, compris le recours aux accords de coopération militaire ou de défense existants ». Etions-nous au moment précis où le texte a été invoqué dans une situation de coup d’Etat ou de renversement de l’ordre constitutionnel. Il ne me semble pas que ce soit l’évidence. Que l’on évoque ce texte en février 2005 au moment où il y a eu coup d’Etat constitutionnel, cela se comprend parfaitement. Bâtir le Togo dont je suis le Président en avait d’ailleurs fait la proposition à l’opposition dans une stratégie qui devait avoir pour objectif final d’écarter Faure Gnassingbé de la course présidentielle ou alors de troquer cette participation contre de meilleures garanties de la Communauté internationale sur l’organisation de ces élections qui devaient selon nous se passer sous l’égide des Nations Unies. Malheureusement, nous n’avons pas été suivis.

Mais invoqué aujourd’hui, après que Faure Gnassingbé a eu le temps de consommer le coup d’Etat constitutionnel jusqu’à la lie en terminant son premier mandat sans problème et au moment où il est tranquillement dans le second, la justification d’une action fondée juridiquement sur l’article 150 de la Constitution paraît un peu difficile sinon tirée par les cheveux.

« Retour à la Constitution de 1992 » c’est aujourd’hui l’une des exigences de l’opposition togolaise. Est-ce que de nos jours, que se soit la Constitution de 1992 ou celle tripatouillée en 2002 s’adapte à la nouvelle donne politique ?

Je crois que la Constitution de 1992 est un minimum si on veut vraiment parler de démocratie textuelle dans notre pays. Sinon, si on veut bien faire les choses et éviter des conflits entre les deux têtes de l’exécutif en l’occurrence un premier ministre et un chef de l’Etat (avec le risque que l’armée qui est aux aguets se saisisse du pouvoir), il vaut mieux mettre en place un régime présidentiel.

Le 15 Septembre dernier, une manifestation du CST qui devrait commencer à Adéwi, a tourné au vinaigre. Certains jeunes taxés de « miliciens » proches du pouvoir, armés de coupe-coupe, de machettes, de gourdins et autres armes blanches sont sortis pour agresser les manifestants. S’achemine-t-on vers la balkanisation ethnico – politico – régionaliste des manifestations ou l’instauration d’un régime de terreur au Togo ?

Ce qui s’est passé le 15 septembre dernier est inadmissible. Aucune portion du territoire national, aucun quartier, aucune ville, aucune région, ne peut être considéré comme un espace réservé en exclusivité à qui que ce soit, personne physique ou personne morale. Et personne n’a le droit d’établir un monopole sur aucune partie du territoire national. Autant l’opposition ne peut s’approprier Bè, autant le régime ne peut s’approprier Adéwui. Cette situation est inadmissible. Le Nord du Togo n’appartient pas au parti au pouvoir et le Sud du pays n’appartient pas à l’opposition. Le Togo, dans son intégralité appartient à tous ses enfants qui ont le droit d’y circuler et de faire des manifestations où ils veulent. A condition bien sûr que ce soient des manifestations pacifiques.

Je suis d’ailleurs très étonné du silence du pouvoir sur ces événements graves et sur le fait que la justice n’est pas saisie à ce jour de ces graves incidents. Cela montre malheureusement encore une fois combien notre politique en général et notre gouvernance en particulier sont mues par des intérêts égoïstement personnels et non pas par l’intérêt de la Terre de nos Aïeux ou l’intérêt général. La question n’est pas de savoir qui ceux les personnes qui ont commis ces violences supportent. La question est une question de principe : dans un pays qui se respecte, il y a des actes que personne ne doit poser ou être autorisé à poser quelle qu’en soit la justification et quelle que soit son rang ou sa appartenance.

Mais peut-être est-ce Jean DEGLI qui voit encore une fois les choses de façon trop radicale comme on me le reproche si souvent ? J’avoue que je vois tellement de choses aberrantes dans ce pays qu’il m’arrive souvent de me demander si ce n’est peut-être pas moi qui marche à quatre pattes. J’espère toutefois que Non en formant continuellement le vœu que notre pays sorte de tout ce qui peut le faire ressembler à celui des bêtes sauvages.

Interview réalisée par Ayi ATAYI, Lomé (Rédaction Telegramme228)