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LE MALI ET LA REDÉFINITION DES RAPPORTS ENTRE LA FRANCE ET L’AFRIQUE

Publié le samedi 5 février 2022, par Gabinho

L’expulsion de l’ambassadeur français en poste au Mali par la junte militaire au pouvoir est un acte politique majeur qui inaugure une nouvelle ère dans les relations entre la France et l’Afrique. Cet acte inédit exprime un courage politique sans précédent et entre en parfaite résonance avec l’aspiration des peuples africains de voir leurs Etats changer les rapports qu’ils entretiennent avec la France. Plus rien ne devrait se passer comme avant, la France doit apprendre à respecter les Etats africains et à s’abstenir des ingérences intempestives dans leur souveraineté nationale. Le principe sacro-saint de l’égalité des Etats doit prévaloir sur l’arrogance et le mépris que la France affiche vis-à-vis des pays africains, fussent-ils ses anciennes colonies. La taille, l’histoire et la puissance ne peuvent constituer les critères au regard desquels les Etats, qui sont égaux auprès des Nations Unies, devraient mériter ou non le respect et la considération.

Depuis la fin de la colonisation, la France n’a jamais pu se rendre à l’évidence que l’Afrique a évolué et qu’elle doit adapter ses rapports avec les États africains au contexte mouvant et au changement des mentalités qui s’opère au sein des élites et de la jeunesse. Au lieu de reconsidérer ses positions à l’endroit de l’Afrique et s’inscrire dans un véritable aggiornamento, la France a préféré le subterfuge qui consiste à s’allier aux institutions régionales (CEDEAO, UEMOA…), à les manipuler pour faire passer ses desseins, à maintenir le statu quo (les bases militaires, le franc CFA, un discours inapproprié) et à coopter des organisations de la société civile africaine dans une kermesse qu’elle essaie de substituer aux sommets France-Afrique, devenus ringards et anachroniques.
L’avènement au pouvoir du président Emmanuel Macron et la nomination à la tête de la diplomatie française de Jean-Yves Le Drian ont renforcé cette vision de la France paternaliste et méprisante vis-à-vis de l’Afrique. Le chef de la diplomatie française parle au pays africains comme à des départements de la France, et moins encore, puisqu’il peut les agonir d’injures à loisir, en se fichant éperdument de leur souveraineté nationale. Il ne s’est pas embarrassé de dire que « La France a fait pression sur le président Talon » dans le dossier des condamnés pour actes de terrorisme. Pourtant, Jean-Yves Le Drian sait qu’il n’a pas le droit de commenter les décisions de justice d’un autre Etat, cela relève de la souveraineté nationale. Dans la même veine, il a qualifié la junte au pouvoir au Mali de « pouvoir illégitime qui prend des décisions irresponsables. » Ces propos irrespectueux et même avilissants sont venus renchérir ceux tenus précédemment par le président Macron qui a déclaré urbi et orbi que « la légitimité du chef de la junte et de son premier ministre est quasi-nulle. » Ces sorties ont enfoncé le clou des menaces proférées contre le Mali par la ministre française des armées, Florence Parly, qui a fulminé contre la volonté de la junte de se rapprocher de la Russie, comme si le Mali n’avait pas le droit de choisir ses partenaires.

Cet acharnement contre le pouvoir malien, dont les entités principales sont traitées de tous les noms d’oiseaux, est inadmissible quand on sait que le président Macron a fait une chaude accolade au fils D’Idriss Déby, alors que celui-ci a été porté au pouvoir au Tchad, en violation de la constitution. Est-il possible d’accepter cette politique de deux poids deux mesures ? Nul n’ignore que l’Elysée soutient les dictateurs africains à qui elle déroule le tapis rouge sans aucune gêne. Tout le monde sait aussi que la France définit sa politique en fonction de ses intérêts et non dans le respect des peuples et des règles qui régissent les rapports entre Etats. Elle est tout simplement restée fidèle à la maxime du premier ministre britannique Disraeli, repris par le gal de Gaulle, qui dit : « Les Etats n’ont pas d’amis ils n’ont que des intérêts. » La politique que la France met en œuvre en Afrique est polluée par cette idée malsaine des élites françaises qui croient dur comme fer que le continent noir n’est pas l’égal de l’Europe et qu’en l’espèce il ne mérite pas de respect. Cette perception de l’Afrique et de sa politique par la France a été à maintes occasions exprimée par les présidents successifs de la République française.

*Une perception de l’Afrique que la France doit changer*

En 2017, quelques mois après sa prise de fonction, le président Macron a exprimé ce qu’il pense de l’Afrique. Interrogé au sommet du G20 à Hambourg le 8 juillet, il a dit : « Quand des pays ont encore sept à huit enfants par femmes, vous pouvez décider de dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien. Le défi de l’Afrique est civilisationnel. » Les Africains ont accueilli les propos du président français comme une provocation, d’autant que cette leçon, ils l’ont déjà apprise avec l’économiste britannique Thomas Malthus qui a théorisé « la population stationnaire » (la limitation des naissances est un facteur de développement). Cette thèse, qui n’est fausse, n’est pas non plus catégorique, puisque la Chine a connu son essor économique à l’époque même où elle était en pleine expansion démographique. Elle a plutôt appliqué a postériori la thèse de Malthus. Les pays émergents d’Asie du Sud, à l’instar de Singapour et Taïwan, n’ont pas fait recours à la théorie de la population stationnaire pour aller vers le développement. Le premier ministre Lee Kuan Yew, qui a réalisé le miracle de Singapour, a recouru à la bonne gouvernance, la rigueur et la discipline pour faire de ce pays, encore pauvre dans les années 1970, le bijou qu’il est devenu aujourd’hui.

En réalité, l’essor démographique de l’Afrique fait peur au monde, surtout à l’Occident qui connaît les données statistiques qui prévoient que dans quelques années le continent noir sera le plus peuplé. Les statistiques disent qu’en 2050, les populations de 28 pays africains devraient doubler. L’Afrique devrait être le seul des grands continents à subir une croissance démographique substantielle. La part du continent dans la population globale serait de 25 pour cent en 2050 et 39 pour cent en 2100. Ce boom démographique, qui donne le tournis aux autres continents, peut être maîtrisé et constituer un levier de développement si les élites dirigeantes réussissent à mettre en œuvre des politiques publiques qui créent de la richesse et de l’emploi pour la jeunesse. L’Afrique n’a pas besoin de milliards d’euros des autres, elle veut que la France la laisse tranquille, elle a suffisamment de richesses naturelles et de ressources pour nourrir ses populations.

En 2007, le président Sarkozy avait déjà provoqué les Africains dans son fameux discours de Dakar : « L’Homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire… » Cette fausse conception de l’Afrique diffusée à l’université Cheik Anta Diop a soulevé une indignation au point qu’un collège d’intellectuels africains a cru bon de répondre au président français dans un ouvrage intitulé : « L’Afrique répond à Sarkozy contre le discours de Dakar » et coordonné par le professeur Makhily Gassama. Il n’est pourtant pas certain que ce livre qui ait démonté les incongruités de Sarkozy et sa plume de l’époque, Henry Guaino, ait réussi à les convaincre qu’ils portent sur l’Afrique un regard déformé, forgé par les thèses perverses et ignobles préconisées par des intellectuels français racistes et conquérants, à l’époque de l’empire impérial français ?
En 1990, Jacques Chirac, alors chef de l’opposition au président Mitterrand qui a réuni le 20 juin les chefs d’Etat africains en sommet à la Baule pour leur dire d’instaurer la démocratie en Afrique, a déclaré : « L’Afrique n’est pas mûre pour la démocratie. » Ces mots ont sonné comme une provocation chez l’élite politique africaine qui est abaissée et jugée incapable de pratiquer la démocratie. Quand on analyse ce discours, on comprend aisément qu’il insinue qu’il y a une différence entre le peuple français ou européen et le peuple africain et que ce dernier n’a pas atteint le niveau de maturité qui lui permettrait de pratiquer le régime démocratique. Ces propos étaient, dans le contexte politique de l’époque, un appel de pied aux dictateurs africains dont l’ex-président du RPR (Rassemblement Pour la France), chef de l’opposition, avait besoin pour les législatives de 1993 et la présidentielle de 1995 en France. On peut multiplier les exemples de discours d’acteurs politiques français de haut niveau, qui portent en toile de fond l’idée que l’Afrique ne mérite pas d’être respectée

*Les dirigeants africains doivent exiger le respect à la France*

La colonisation est finie depuis plus de soixante (60) ans ; le néocolonialisme qui est la forme pernicieuse du premier, qui consiste pour les anciens colonisateurs de continuer à diriger les Etats indépendants à travers des élites nationales qu’ils installent et soutiennent, doit aussi prendre fin. Le constat auquel on assiste est que le néocolonialisme a la vie dure, puisqu’il ne veut pas mourir pour céder la place à des relations saines entre la France et l’Afrique. Ce système politique profite à la France qui continue d’entretenir ses intérêts en Afrique, de même qu’il permet à une certaine élite politique africaine de confisquer les rênes du pouvoir et d’en jouir à travers un jeu de réseautage de la Françafrique. Le président Kwamé Nkrumah n’avait-il pas raison quand il stigmatisait le « néocolonialisme comme le stage le plus élevé de la colonisation ? »

Certains leaders politiques africains ont compris que l’Afrique doit sortir de cet imbroglio politique pour prendre en main son destin, à travers la redéfinition des rapports entre la France et le continent et la nécessité d’imposer le respect à l’ancien colonisateur. C’est le cas du président Patrice Talon qui s’est battu avec la France pour ramener au Bénin une partie des trésors pillés à l’époque de la colonisation. Le discours prononcé par le président de la République du Bénin à l’Elysée au moment de la réception des trésors est révélateur d’une volonté affichée de traiter d’égal à égal avec la France. Le président Talon ne s’est pas contenté de partir avec les trésors qui lui ont été remis, mais il a dit son regret de ne pas pouvoir partir avec l’ensemble des trésors pillés, et a martelé son souhait de voir la France mettre tout en œuvre pour que le reste des objets précieux soient remis dans des délais raisonnables au Bénin. Ce fut un discours courageux et digne d’un grand leader politique africain.
Le président centrafricain Archange Touadéra fait aussi partie de la lignée des grands leaders africains qui veulent changer les rapports entre son pays et la France. Il a osé reformuler les alliances internationales avec le Centrafrique, en nouant un partenariat militaire avec la Russie, ce qui n’a pas été du tout du goût de la France, surtout quand on sait que l’ex-empire de Bokassa est une chasse gardée du pays de Valéry Giscard d’Estaing. Cet acte courageux est à saluer puisqu’il n’aurait pas pu être posé par n’importe quel leader politique.
Le Mali du colonel Assimi Goïta s’impose comme le moteur de la refondation africaine. En binôme avec son premier ministre Choguel Kokalla Maïga, le colonel-président est devenu le chantre de la lutte pour la redéfinition des rapports entre la France et l’Afrique et le leader qui s’évertue à imposer à l’ancien colonisateur de respecter le continent noir et ses peuples.

Cette lutte malienne rime avec les aspirations des peuples africains qui voient dans le Mali l’espoir de la refondation africaine. Ce combat n’est pas du populisme comme certains le prétendent, il est populaire par sa capacité à associer le peuple malien et les Africains. Il est surtout annonciateur de la renaissance des idéaux des pères fondateurs de l’Afrique : Kwamé Nkrumah, Patrice Emery Lumbumba, Sylvanus Olympio, Amilcar Cabral, Sékou Touré, Modibo Keita, Barthelemy Boganda et d’autres. Le Mali doit être soutenu mais pas de façon aveugle, par tous les Africains qui souhaitent qu’une autre Afrique naisse avec des États forts qui imposent le respect à la France et au reste du monde.

Par Fulbert Sassou ATTISSO
Ecrivain et consultant en communication